Comprendre la Corse · Culture
Chant et polyphonie corses : paghjella, chjam’è rispondi
Chant et polyphonie corses : la paghjella inscrite par l’UNESCO en 2009, le chjam’è rispondi, lamentu et voceru, chants des confréries, Riacquistu et festivals.
Lecture par la voix de votre appareil
Le chant est l’une des formes les plus vivantes de la culture corse. On l’entend à l’église, dans les fêtes de village, dans les foires, sur scène et dans les festivals. Une partie de ce répertoire est très ancienne et s’est transmise de bouche à oreille ; une autre est née du renouveau musical des années 1970. Ce dossier présente les principales formes de chant corse, leur place dans la vie religieuse et sociale, et les lieux où on peut les entendre, à la date de mise à jour.
La paghjella, polyphonie à trois voix reconnue par l’UNESCO
La paghjella est un chant polyphonique, c’est-à-dire à plusieurs voix chantées ensemble. Elle se chante a cappella, sans instrument, avec trois voix qui entrent toujours dans le même ordre, selon la description de l’UNESCO :
- a segonda commence le chant, donne le ton et porte la mélodie principale ;
- u bassu suit, accompagne et soutient la mélodie ;
- a terza, la voix la plus aiguë, enrichit le chant par ses ornements.
Les textes peuvent être en corse, en sarde, en latin ou en grec. La paghjella se chante dans des moments festifs, sociaux et religieux : sur la place du village, au café, pendant la messe, les processions ou les foires agricoles. Elle s’apprend surtout par l’écoute et l’imitation, souvent dès l’enfance, en assistant aux offices.
Une inscription en 2009 sur la liste de sauvegarde urgente
En 2009, l’UNESCO a inscrit « le Cantu in paghjella profane et liturgique de Corse de tradition orale » sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. C’est la France qui a présenté cette candidature. Cette liste est différente de la liste « représentative » : elle concerne les traditions jugées menacées.
L’UNESCO relève plusieurs menaces : la baisse de la transmission entre générations, liée en partie au départ des jeunes, un répertoire qui se réduit, des chanteurs moins nombreux et plus âgés, et le risque que la paghjella devienne un simple produit touristique coupé de sa communauté.
Le chjam’è rispondi, joute poétique improvisée
Le chjam’è rispondi, littéralement « appelle et réponds », est une joute poétique chantée et improvisée en langue corse. Deux poètes ou plus se répondent, sans connaître le sujet à l’avance. Le ton peut être joueur, moqueur, élogieux ou harmonieux, selon la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France publiée par le ministère de la Culture.
Une forme poétique fixe
Chaque poète chante à son tour une strophe de trois vers, appelée « terzinu ». Chaque vers compte seize syllabes et peut être coupé en deux moitiés de huit syllabes. Les rimes suivent des modèles précis, du plus simple au plus difficile. Les poètes ne comptent pas les syllabes en chantant : c’est la mélodie, le « versu », qui porte le rythme.
Où et par qui il est pratiqué
Le chjam’è rispondi se pratique surtout dans les fêtes, les foires et les veillées. La fiche d’inventaire cite comme foyers historiques la Castagniccia, le Niolu et la région de Corte, et note une place croissante de la Balagne et des vallées de la Gravona et du Tavignanu. En janvier 2025, l’équipe de rédaction de la fiche a recensé 59 poètes improvisateurs actifs, dont 5 femmes. Depuis 2008, une association, l’Associu di u Chjam’è rispondi, réunit les principaux pratiquants.
Lamentu, voceru et terzetti : les chants de la vie et de la mort
Le lamentu
Le lamentu est un chant à une voix qui exprime la tristesse après une mort ou un événement tragique. Dans l’usage populaire, selon les régions, les mots lamentu et voceru ont parfois désigné le même chant funèbre.
Le voceru
Le voceru (au pluriel voceri) est un chant funèbre improvisé lors d’un décès. Il était chanté par une proche du défunt, femme, mère ou fille, appelée « voceratrice », pendant la veillée ou le cortège. Ce qui le distingue du lamentu, c’est la colère, notamment face à une mort injuste. Selon Wikipédia, l’Église a interdit ces chants dans les églises à partir du XVIe siècle, et la pratique a disparu vers 1950. Des folkloristes en ont recueilli de nombreux textes depuis le XIXe siècle.
Les terzetti
Les terzetti sont des chants à trois voix, en strophes de trois vers, sur des textes poétiques surtout en toscan, dont certains remontent au Moyen Âge.
Les chants liturgiques et les confréries
Le chant tient une grande place dans la vie religieuse de l’île. Les confréries, associations de laïcs catholiques, en sont les principales gardiennes. Le nombre de confréries varie selon les sources, de 70 à une centaine : un article de Corse Net Infos de décembre 2024 en compte une centaine, avec environ 3 000 membres, quand l’historien Michel Casta en comptait environ 70 en 2023. Elles chantent plutôt en polyphonie dans le nord (Cismonte) et à une voix dans le sud (Pumonte). Les textes liturgiques sont traditionnellement en latin ; certains chants de la Semaine sainte sont en « crusca », un mélange de toscan et de corse, et des compositions en corse apparaissent.
Les confréries ont été interdites par le roi de France en 1782, puis à nouveau par un décret révolutionnaire du 18 août 1792 ; elles ont retrouvé de la vigueur dans les années 1980 et 1990. Le 15 décembre 2024, lors de la venue du pape François à Ajaccio, environ 1 300 confrères étaient attendus pour défiler.
Les processions et fêtes religieuses sont présentées dans le dossier sur les fêtes et traditions.
Le cantique marial « Dio vi salvi Regina », d’origine italienne et attribué à un religieux du XVIIe siècle, est considéré comme l’hymne de la Corse. La date de son adoption comme hymne varie selon les sources (1735 ou 1762), et Wikipédia précise qu’aucune archive n’atteste ce choix à l’époque.
Le Riacquistu et le renouveau du chant corse
Dans les années 1970 et 1980, un mouvement appelé « Riacquistu », la « réappropriation », a remis à l’honneur la langue et la musique corses. Ce renouveau est lié au mouvement plus large de défense de la langue corse.
Plusieurs groupes sont nés à cette période, parmi lesquels :
- Canta u Populu Corsu, formé au début des années 1970, l’un des premiers groupes du Riacquistu ;
- A Filetta, groupe de polyphonie fondé en Balagne en 1978 ;
- I Muvrini, groupe des frères Bernardini, originaire de Taglio-Isolaccio, dont les premiers enregistrements datent de la fin des années 1970.
Les instruments traditionnels, comme la cetera (sorte de cistre) ou la pivana (flûte), font partie de ce patrimoine, mais leur rôle reste secondaire par rapport à la voix.
Où écouter le chant corse : festivals et lieux
Les Rencontres de chants polyphoniques de Calvi
Les Rencontres de chants polyphoniques ont été fondées en 1989 par l’association U Svegliu Calvese et le groupe A Filetta. Elles ont lieu chaque mois de septembre dans la citadelle de Calvi et accueillent des chanteurs corses et des ensembles venus d’autres pays. La 38e édition s’est tenue du 14 au 19 septembre 2026.
Le Festivoce de Pigna
À Pigna, en Balagne, le centre musical Voce organise chaque année le Festivoce, habituellement du 15 au 19 juillet. L’événement est né en 1975 sous le nom de « Paese in Festa » et porte le nom de Festivoce depuis 1991. Depuis 2017, Voce fait partie des centres nationaux de création musicale labellisés par le ministère de la Culture.
Les fêtes de village et les offices
En dehors des festivals, la paghjella et le chjam’è rispondi s’entendent surtout lors des fêtes patronales, des foires rurales et des offices religieux, notamment pendant la Semaine sainte. D’autres facettes de la culture de l’île sont présentées dans la rubrique Culture.
En résumé
- La paghjella, chant à trois voix a cappella, est inscrite depuis 2009 par l’UNESCO sur la liste de sauvegarde urgente du patrimoine immatériel.
- Le chjam’è rispondi est une joute poétique improvisée en corse, en tercets de vers de seize syllabes ; 59 poètes actifs ont été recensés en janvier 2025.
- Le lamentu exprime la tristesse, le voceru la colère face à la mort ; la pratique du voceru a disparu vers 1950.
- De 70 à une centaine de confréries, selon les sources, entretiennent les chants liturgiques, en latin, en crusca et en corse.
- Le Riacquistu des années 1970 et 1980 a relancé le chant corse, avec des groupes comme Canta u Populu Corsu, A Filetta ou I Muvrini.
- Les Rencontres de Calvi (septembre, depuis 1989) et le Festivoce de Pigna (juillet) sont deux rendez-vous réguliers du chant.
Sources
- UNESCO – Le Cantu in paghjella profane et liturgique de Corse de tradition orale, liste de sauvegarde urgente (2009)
- Ministère de la Culture – Fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel : chjam’è rispondi, joutes poétiques improvisées et chantées (Corse)
- Wikipédia – Musique corse (page consultée le 12 octobre 2026)
- Wikipédia – Voceru (page consultée le 12 octobre 2026)
- Wikipédia – Dio vi salvi Regina (page consultée le 12 octobre 2026)
- Corse Net Infos – Piété populaire en Corse : les confréries, une tradition religieuse, sociale et culturelle (14 décembre 2024)
- Visit Corsica (Agence du tourisme de la Corse) – Rencontres de chants polyphoniques de Calvi (page consultée le 12 octobre 2026)
- Corse Net Infos – Le Festivoce revient à Pigna du 15 au 19 juillet (9 juillet 2022)
- Corse Net Infos – Jérôme Casalonga, président de Voce : « Il faut repenser notre manière de travailler » (27 avril 2020)
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